I. Une politique de la rancune : de la proscription à l’échec

Depuis deux décennies, les monarchies du Golfe se présentent comme les nouveaux centres de gravité du monde arabe : puissances financières, médiatrices régionales, vitrines d’une modernité triomphante. Pourtant, derrière les mégaprojets, la diplomatie d’influence et les façades de verre, cette étude propose une lecture radicalement différente. À travers une analyse historique, géopolitique et sociologique, elle montre comment des États longtemps périphériques ont bâti une centralité fondée moins sur la puissance que sur la rente, la dépendance stratégique et la mise en scène. De la revanche symbolique contre le nassérisme à l’échec des interventions régionales, de la théâtralisation du pouvoir à l’érosion des structures de souveraineté, ce premier volet interroge les fondements mêmes de l’ordre politique du Golfe — et les fragilités profondes qui pourraient, demain, précipiter sa recomposition.

L’image a fait le tour des médias : dans une salle close de Doha, deux hommes se font face, figés, après la frappe israélienne de septembre 2025. Assis, leurs gestes sont mesurés, leurs regards fuyants. Quelques mois plus tôt, ces mêmes dirigeants se présentaient encore comme les garants d’un ordre arabe nouveau, assurés que la prospérité pétrolière et l’ingénierie financière suffisaient à conjurer le désordre. En un instant, ce récit de puissance patiemment construit – celui de monarchies devenues centres de décision, modèles de stabilité et arbitres régionaux – s’est effondré, laissant apparaître ce qu’il recouvrait : la peur, la dépendance, et le vide. Vingt ans de communication et de mise en scène diplomatique venaient de s’écrouler dans un silence gêné. Là où, hier encore, ils se présentaient comme les arbitres d’un nouvel ordre arabe, ils découvraient qu’ils n’en étaient que les figurants.

L’émir Tamim, aux côtés d’un Mohammed ben Zayed au regard sombre, incarnait à lui seul l’effacement d’une certitude : celle d’être à l’abri du désordre qu’ils avaient si souvent financé ailleurs. Cette image, plus que tout discours, a clos un cycle : celui de la croyance dans la toute-puissance de la rente comme substitut à la puissance.

Ce moment d’effroi n’est pas seulement diplomatique ; il est symbolique. Derrière ces visages fermés, c’est tout un siècle d’inversion historique, une histoire à contre-sens[1], qui se condense : celui où la marge du monde arabe s’est prise pour son centre.

Théâtralisation de la revanche : les deux morts de Nasser

Le déplacement du centre du monde arabe, du Caire et de Damas vers Riyad et Doha, a inversé la logique de l’Histoire. L’Égypte, pivot géographique et politique reliant le Maghreb et le Machrek, a cédé la place à un ensemble de marges devenues centrales. Ce basculement n’a pas produit une renaissance, mais un renversement : là où le monde arabe s’articulait autour d’un projet politique, il s’est désormais organisé autour d’un système financier. Le Golfe, espace périphérique soudain érigé en centre politique du monde arabe, a troqué la profondeur historique contre la visibilité économique. Cette centralité sans héritage a donné naissance à une modernité sans mémoire.

Car cette centralité revendiquée n’est pas née d’une conquête, mais d’un vide – celui qu’a laissé l’effacement du leadership politique du monde arabe. L’ascension des États du Golfe n’est pas née d’une conquête, mais d’une vacance. L’effacement du leadership égyptien après 1967, puis la fragmentation syrienne, ont laissé le monde arabe orphelin d’un centre. Et ce vide n’a pas été comblé par la légitimité, mais par la liquidité. L’argent s’est substitué à l’autorité, la rente au charisme, la médiation financière à la direction politique.

Ce projet de domination culturelle et symbolique s’inscrit dans une guerre de mémoire : celle que le Golfe mène, depuis un demi-siècle, contre l’ombre tutélaire du nassérisme. L’hégémonie médiatique du Golfe s’inscrit dans une guerre posthume contre Nasser. Sawt al-Arab, jadis la voix du Caire, a trouvé son négatif dans Al Jazeera : un même registre émotionnel, mais inversé. Là où la radio nassérienne appelait à la libération et à l’unité, la chaîne qatarie a exalté la pluralité des fractures et l’insurrection des appartenances. Doha, en promouvant l’idéologie de la branche égyptienne des Frères musulmans, et Abou Dhabi, en exaltant un autoritarisme patrimonial et le libéralisme économique, ont livré deux versions d’une même croisade : effacer la mémoire du nasserisme en retournant ses armes contre lui. Le Golfe a fait du Nasser contre Nasser – réinvestissant son langage, ses symboles, sa gestuelle de modernité, mais pour combattre les valeurs qu’il incarnait. Le spectre du raïs continue de les hanter : ils gouvernent encore contre lui, comme si sa voix n’avait jamais cessé de résonner.

Mais cette mutation n’a pas seulement été économique ou diplomatique : elle a d’abord été narrative. La prise de pouvoir du Golfe s’est faite par la maîtrise du récit.

Les médias des États du Golfe n’ont jamais été de simples outils de communication : ils furent les vecteurs d’un projet politique. Al Jazeera, vitrine d’un populisme à prétention panarabe, a capté l’héritage émotionnel du nationalisme arabe pour le réorienter vers une cause inversée : non plus l’unité, mais la fragmentation des récits. À sa suite, les chaînes de divertissement – Rotana, MBC et leurs avatars – ont achevé la dépolitisation du champ culturel. En substituant au discours civique un imaginaire de luxe, d’oisiveté et de séduction, elles ont inondé l’espace arabe d’un modèle existentiel fondé sur la passivité et la consommation. Le soft power du Golfe ne s’est pas contenté de façonner les goûts : il a fossilisé la conscience politique du monde arabe en la réduisant à un spectacle continu de prospérité fantasmée.

En se proclamant nouveaux pôles d’équilibre, les monarchies du Golfe ont absorbé la fonction symbolique jadis exercée par l’Égypte : elles se sont posées en tutrices du monde arabe, tout en le dépossédant de sa mémoire révolutionnaire. Leur puissance est née non de la création, mais de la substitution.

Mais cette centralité conquise sur le vide portait en elle les germes de sa propre fragilité.

Ce n’est pas la première fois que le Golfe se découvre vulnérable. Mais jamais sa fragilité n’avait été aussi nue. Depuis deux décennies, les monarchies rentières s’étaient persuadées qu’elles pouvaient s’ériger en centres de gravité régionaux. Leur diplomatie du chèque et leur activisme médiatique semblaient leur offrir une place inédite dans le concert des nations. Elles en avaient tiré une certitude tranquille : celle de pouvoir façonner le monde arabe à leur image – celle d’un ordre sans société, d’une souveraineté sans substance.

Pourtant, sous la surface, tout indiquait l’inverse. Derrière les gratte-ciel, les stades climatisés et les musées d’importation, l’appareil d’État s’est lentement vidé de ses ressorts politiques. Les élites locales, réduites à l’administration de la rente, ont cessé d’incarner la décision. La richesse a remplacé la puissance ; la communication, la stratégie. Dans les capitales rutilantes, la souveraineté n’était plus un pouvoir, mais une mise en scène.

À la manière des grands renversements historiques, le Golfe semble aujourd’hui entrer dans sa phase d’entropie. Les acteurs y demeurent, mais les forces qui les portent se dissipent. Les dirigeants du Golfe appartiennent à une sociologie du désastre : celle de responsables persuadés de maîtriser l’Histoire, mais prisonniers de leur propre système de croyance – ici, la foi dans la rente, le prestige et la médiation.

Le présent texte s’inscrit dans cette perspective. Il ne s’agit pas de raconter une crise conjoncturelle, mais de comprendre une mutation structurelle : celle d’un monde qui, croyant acheter la puissance, a acheté sa propre dépendance. La crise que traverse aujourd’hui le Golfe n’est pas celle d’un déséquilibre passager, mais celle d’un modèle. Ses fragilités ne procèdent pas d’aléas politiques, mais d’un mode d’être : des puissances fondées sur la fiction de leur autonomie. À travers la relecture des trajectoires saoudienne, qatarie, émiratie et omanaise, cette étude propose une archéologie de la fragilité : comment un ordre né de l’abondance se défait sous son propre poids, et comment, sous le vernis de la stabilité, c’est la structure même de la souveraineté qui se délite.

De rempart à la bérézina du Triumvirat

De la guerre du Yémen à la crise soudanaise, les capitales du Golfe s’étaient accoutumées à confondre la capacité de financement avec le pouvoir d’influence, la rente avec l’autorité, la visibilité médiatique avec la légitimité politique. La frénésie d’interventionnisme des années 2010 traduisait moins une vision qu’une illusion de maîtrise : celle de régimes persuadés d’incarner un nouvel ordre arabe alors qu’ils n’en étaient que les bailleurs. En finançant des opérations militaires, ils croyaient façonner la carte régionale ; en réalité, ils en précipitaient la fragmentation.

Ce syndrome de Metternich, transposé au Golfe, illustre une conviction propre à ces élites : se croire architectes d’un ordre dont ils ne maîtrisaient ni les logiques internes ni les ressorts extérieurs. Là où le chancelier autrichien redessinait l’Europe pour contenir le poison révolutionnaire et garantir la prééminence de Vienne, les dirigeants du Golfe ont cru canaliser les soubresauts du monde arabe en projetant leur puissance financière, s’érigeant en garants d’un statu quo qu’ils contribuaient à déliter.

Leur interventionnisme, présenté comme une politique d’équilibre, a en réalité ouvert leurs marges à des puissances concurrentes : l’Iran a consolidé ses réseaux d’influence en Irak, la Turquie a imposé ses relais politico-militaires en Syrie et en Libye, et l’Inde, plus discrète, s’est installée à Oman. Ces évolutions dessinent un basculement : le centre stratégique se déplace, mais les acteurs du Golfe persistent à l’ignorer.

Bien avant la frappe de 2025, les signes d’épuisement étaient perceptibles. L’épisode yéménite aurait pu servir d’avertissement : face à une insurrection localisée, les armées saoudienne et émirienne – parmi les mieux équipées du monde – se sont révélées incapables d’imposer une issue politique ou militaire. L’échec s’est doublé d’une inversion symbolique : les Houthis, d’abord confinés dans leurs bastions septentrionaux, ont fini par frapper au cœur du territoire adverse, inversant la relation de vulnérabilité.

La normalisation avec Bachar al-Assad, dix ans après l’avoir ostracisé, a confirmé cette incohérence stratégique. Ce choix n’était pas seulement erroné : il était anachronique. Le régime syrien n’existait plus que par fragments, vidé de son appareil étatique, parasité par les milices qu’il avait lui-même enfantées, administré par procuration par ses alliés russes et iraniens. L’État qu’il prétendait incarner avait été détruit par une guerre d’anéantissement menée contre les Syriens. Les officiers, dispersés entre obédiences et dépendances, servaient tour à tour Moscou ou Téhéran ; les miliciens, impayés, partaient offrir leurs services en Libye, au gré des financements.

Les Russes, absorbés par leur guerre en Ukraine, et les Iraniens, incapables de protéger leurs propres relais, ne garantissaient plus la survie du régime que par inertie. Et c’est pourtant ce pouvoir-fantôme que les États du Golfe ont choisi de réintégrer dans la Ligue arabe, l’invitant à leurs sommets comme s’il s’agissait encore d’un interlocuteur souverain. Au même moment, ils ignoraient les manœuvres turques visant à remodeler le champ syrien, révélant la désorientation structurelle de leur appareil de renseignement.

Ce geste, en apparence diplomatique, révèle une réalité plus profonde : celle d’élites dirigeantes dont l’instinct est celui de la préservation. Mais derrière cette posture se cache une faillite plus grave : celle d’une défaite intellectuelle, incapable de produire une réflexion stratégique. En croyant voir dans l’apparence d’un régime syrien fort la promesse d’un retour à l’ordre, ils ont confondu mise en scène et pouvoir, façade et réalité. Le réel, lui, échappait à leur regard : il était déjà lu, compris et exploité par ceux qui possèdent une vision politique – les Turcs.

Ces erreurs d’appréciation ne relèvent pas de la contingence, mais d’une logique plus profonde : celle d’une gouvernance fondée sur la croyance que la rente peut se substituer à la puissance. Les dirigeants du Golfe ont confondu centralité économique et maîtrise stratégique, protection américaine et souveraineté, diplomatie d’influence et capacité d’action. Cette confusion a produit un paradoxe durable : plus leur visibilité internationale s’accroissait, plus leur autonomie réelle se rétrécissait.

L’ensemble de ces épisodes esquissait déjà un diagnostic que la double frappe iranienne et israélienne de 2025 n’a fait que rendre visible : ces régimes évoluent dans une méconnaissance persistante du réel, entretenue par la certitude d’être au centre d’un ordre qu’ils subissent davantage qu’ils ne le dirigent. L’échec face aux Houthis, la réhabilitation d’Assad, puis la sidération des dirigeants du Golfe révèlent une même matrice – celle d’États qui confondent prestige et puissance, visibilité et autonomie, richesse et souveraineté.

On saisit à partir de cette scène de vérité comment la richesse a produit non la puissance, mais la vulnérabilité ; comment des États centraux en apparence incarnent, en réalité, les marges d’un ordre qu’ils croient encore diriger ; et comment, désormais, la recomposition du Golfe s’écrit ailleurs – à Téhéran et à New Delhi – bien plus qu’à Riyad, Abou Dhabi ou Doha.

Cette illusion de puissance, nourrie par la rente et par l’imaginaire d’une centralité stratégique, trouve son expression la plus nette dans la nature même de ces États. Cette croyance a produit une architecture politique inédite : un espace où l’État s’exprime par le spectacle, où la stabilité s’achète à crédit, où la dépendance devient mode de gouvernement.

Depuis deux décennies, le Golfe n’a cessé d’incarner le paradoxe du pouvoir sans autorité, de la richesse sans souveraineté. Longtemps périphérique, il est devenu en quelques décennies le cœur battant d’un monde arabe à bout de souffle. De la péninsule Arabique, longtemps perçue comme une périphérie sans profondeur politique, s’est levée une puissance financière capable d’acheter le silence de ses voisins, de financer des guerres qu’elle ne pouvait mener et d’habiller sa dépendance du prestige de la modernité.

Souvent présentées comme des pôles de stabilité adossés à la rente pétrolière et à des alliances durables, les monarchies du Golfe apparaissent, à l’examen, comme des souverainetés d’apparat. Leur diplomatie, volontiers qualifiée de médiatrice, relève d’une diplomatie de banquet – hospitalière, luxueuse, mais dépourvue de capacité de contrainte. Cette souveraineté performative leur assure une visibilité sans pouvoir, une centralité d’apparat qui dissimule une marginalité réelle.

Derrière la modernité rutilante, les ressorts anciens du pouvoir se sont vidés. Le lien tribal s’est dissous dans la bureaucratie ; la religion d’État a perdu sa fonction d’encadrement ; la violence, jadis monopolisée, s’est privatisée. Les polices sont composées d’étrangers contractualisés, les armées de mercenaires sous contrat, les infrastructures stratégiques contrôlées à distance par des sociétés occidentales ou israéliennes. La souveraineté proclamée n’est plus qu’un décor institutionnel, un théâtre où chaque acteur joue le rôle d’un prince alors qu’il dépend de forces et de logiques qui lui échappent.

Ce théâtre a ses croyances, ses figures et sa sociologie. Les dirigeants du Golfe appartiennent à une génération façonnée par le confort et la certitude de la rente. Leur gouvernement obéit aux logiques de l’administration plutôt qu’à celles de la décision politique : avec l’illusion que la rationalité économique suffit à gouverner, les dispensant à la fois de stratégie et de vision historique.

Ces régimes, prisonniers de leur propre mise en scène, fonctionnent comme des États de déliquescence prospère : non pas effondrés par la misère, mais minés par la vacuité institutionnelle. Leur stabilité apparente n’est qu’une illusion : ni États pleinement souverains, ni nations constituées. La jurisprudence argentine – où un allié majeur fut sacrifié à une alliance hiérarchiquement supérieure –, la dynamique irakienne de recomposition ethno-confessionnelle et le précédent de Zanzibar dessinent un horizon commun : celui d’une souveraineté de vitrine, exposée à des chocs dont elle ne maîtrise ni le rythme ni l’origine.

Dans un environnement marqué par la proximité fonctionnelle d’Oman avec l’Iran et l’Inde, par la montée des logiques irrédentistes de Téhéran et par la possible instrumentalisation de la diaspora indienne dans un scénario de recomposition régionale, les monarchies du Golfe apparaissent comme les candidates désignées d’un effacement annoncé. L’expérience historique offre déjà un précédent : à Zanzibar, la disparition soudaine d’une élite dominante signa celle d’un ordre social tout entier. Dans le Golfe, la dynamique obéit à la même logique : celle d’une érosion silencieuse des structures politiques et sociales, prélude à un moment Zanzibar.

Adnane Maaraf


[1] Charles Rizk, Les Arabes ou l’Histoire à contresens, Albin Michel, 1992.