Longtemps périphériques dans l’histoire du monde arabo-musulman, les monarchies du Golfe se sont progressivement imposées comme les nouveaux centres de gravité du monde arabe. Cette ascension spectaculaire, portée par la rente, le soft power et la protection occidentale, a nourri l’image d’États puissants, stables et désormais incontournables. Pourtant, derrière cette centralité affichée se dessine une réalité plus ambiguë : celle de régimes travaillés par une conscience durable de marginalité, engagés dans une quête de reconnaissance qui oscille entre revanche symbolique, réécriture du passé et mise en scène de la puissance. À travers l’étude de leurs trajectoires historiques, de leurs imaginaires politiques et de leurs contradictions géopolitiques, ce texte propose une lecture du Golfe non comme un centre accompli, mais comme une périphérie cherchant à conjurer sa propre fragilité.
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La revanche du paria
Pour comprendre la singularité politique des États du Golfe, il convient de partir d’une donnée conceptuelle : la marginalité historique de la péninsule Arabique, transformée en ressenti durable de relégation. Cette conscience d’être à la fois à l’origine et en marge a produit une identité de parias[1], convaincus d’incarner une authenticité trahie par le centre. De là découle une volonté de dissociation croissante, devenue l’un des ressorts fondamentaux de leur rapport au monde arabe – et, plus largement, la clé de lecture de leurs comportements politiques actuels, fondés sur la distinction, la mise à distance et la quête de reconnaissance.
La péninsule Arabique occupe, depuis la période classique, une position paradoxale dans l’histoire du monde arabo-musulman. Si elle en constitue le foyer originel, elle a rapidement cessé d’en être le centre moteur. Après les conquêtes du VIIe siècle, la dynamique politique, intellectuelle et artistique du monde arabo-islamique s’est déplacée vers les nouveaux pôles urbains de l’empire – Damas, Bagdad, Kairouan et Cordoue, foyers arabes de la civilisation islamique naissante. C’est là que se sont élaborées les formes canoniques de la théologie, du droit, de la littérature et de la philosophie, conférant au monde arabe son épaisseur civilisationnelle.
Le prestige du lieu d’origine s’est doublé d’une marginalisation[2] relative : dépositaire du sacré, mais progressivement reléguée aux marges de la fabrique du politique et du savant. Sans être absente des grands mouvements intellectuels et religieux, l’Arabie a cessé d’en occuper le premier plan. Elle est demeurée un espace de continuité spirituelle davantage qu’un foyer de production institutionnelle ou doctrinale. En ce sens, l’Arabie ne fut pas effacée de l’histoire du monde arabo-islamique, mais reléguée à une position de continuité symbolique plutôt que d’impulsion historique.
De cette position découle, sur le long terme, un habitus identitaire particulier : celui d’une périphérie qui se pense comme pure et trahie, dépositaire d’une authenticité que le reste du monde arabe aurait altérée. Cette perception engendre un rapport ambivalent au centre : à la fois nostalgie de l’autorité perdue et hostilité envers ceux qui l’exercent.
Dans l’histoire politico-religieuse, ce rapport s’est traduit par des révoltes ou des schismes visant à restaurer une forme d’islam originel contre la corruption supposée du pouvoir impérial. Les Kharijites, aux premières siècles de l’islam, et, plus tard, les Wahhabites au XVIIIe, en constituent deux expressions typiques. Dans les deux cas, il s’agit de projets de purification : rétablir la vérité de la foi contre l’islam de cour, de cité et d’empire.
Cette marginalité du Golfe ne s’explique pas seulement par sa relégation politique dans l’histoire arabo-musulmane. Elle s’enracine aussi dans sa géographie et dans la composition historique de ses sociétés, tournées autant vers l’Est que vers le centre du monde arabe.
Les sociétés du littoral oriental de la péninsule Arabique ont, depuis des siècles, entretenu des liens économiques, religieux et familiaux avec les mondes iranien et indien. Ces connexions anciennes – maritimes, commerciales et spirituelles – ont façonné un espace humain hybride. Elles ont contribué à faire du Golfe non pas une marge close, mais un espace de transit, de circulation et d’interdépendance.
Les Huwala[3], Arabes installés de longue date sur la côte iranienne avant de revenir s’établir à Bahreïn, au Qatar ou dans les Émirats arabes unis, illustrent ce mouvement de va-et-vient caractéristique des sociétés du Golfe. Arabes dans leur culture et leur langue, ils ont néanmoins conservé, à leur retour, des usages, des pratiques sociales et des habitus partiellement hérités de leur séjour en Iran, fruit d’une proximité ancienne avec les populations persanophones de l’autre rive.
De même, d’autres groupes établis sur les côtes du Golfe, notamment à Oman, ont tissé, à travers le commerce maritime, des liens étroits avec le sous-continent indien. Ces échanges, consolidés par la présence ancienne de diasporas arabes dans les ports de l’océan Indien, ont produit un capital relationnel et culturel spécifique fondé sur la connaissance réciproque.
Quant aux communautés chiites du littoral, leurs affinités doctrinales les ont intégrées à un univers spirituel transnational, entretenant avec l’Iran un lien à la fois théologique et culturel.
Ces héritages nourrissent un rapport complexe à l’arabité dominante : un sentiment d’altérité interne, de distinction implicite vis-à-vis du reste du monde arabe. Ce double héritage arabe et indo-iranien n’engendre pas seulement une marginalité subie, mais un décalage constitutif – une manière d’être du monde arabe tout en s’en tenant à distance.
Cette logique de renversement révèle la manière dont la marginalité se mue en identité de minoritaire. Le sentiment de minorité ne procède pas ici du nombre, mais de la conscience d’être hors du monde qu’on a engendré – d’en être la matrice et le paria.
L’ordre contemporain du Golfe prolonge cette tension en la renversant. Les monarchies du Golfe revendiquent désormais la centralité qu’elles n’ont jamais possédée historiquement. Cette quête prend la forme d’une diplomatie de prestige, d’un capitalisme de rente et d’une mise en scène de la stabilité comme vertu politique suprême.
De cette sédimentation historique et géographique naît une conscience paradoxale : celle d’un espace longtemps périphérique cherchant désormais à convertir la marge en centre. Ce glissement marque le passage d’une altérité héritée à une centralité revendiquée. Ce renversement du stigmate – passer de la périphérie au centre – constitue la matrice de leur discours identitaire : la stabilité contre le chaos, la tradition contre la révolution, la prospérité contre la pauvreté.
Cette mise en scène de la centralité s’accompagne d’une attitude de surplomb croissante à l’endroit du reste du monde arabe. Sans rompre formellement avec l’ensemble auquel elles appartiennent, les monarchies du Golfe tendent à s’en distinguer par un discours de supériorité implicite. Elles opposent leur ordre à la fragmentation du Machrek et du Maghreb, leur stabilité à l’instabilité des républiques, leur prospérité matérielle à la crise économique et politique de leurs voisins.
Cette posture procède d’une inversion du stigmate : la périphérie d’hier se donne désormais comme modèle, substituant la prospérité à la légitimité historique et la performance économique à la profondeur civilisationnelle. Mais cette centralité proclamée reste avant tout une construction défensive : elle ne vise pas à affirmer une appartenance, mais à conjurer la persistance du sentiment de marginalité. Les États du Golfe ne cherchent pas à renouer avec un centre commun, mais à s’en détacher symboliquement, transformant la différence en principe d’existence et la distinction en mécanisme de légitimation du périphérique.
En réalité, cette centralité proclamée reste dépendante et défensive. Elle ne procède pas d’une capacité d’innovation intellectuelle ou institutionnelle, mais d’une mise en récit : les monarchies du Golfe se donnent à voir comme des capitales de la modernité, alors qu’elles demeurent structurellement dépendantes des puissances extérieures qui garantissent leur sécurité et leur économie.
La marginalité d’hier s’y rejoue, mais sous la forme d’un excès : une visibilité sans pouvoir, une richesse sans profondeur, une centralité de surface. Le Golfe incarne ainsi le paradoxe d’un centre apparent qui révèle, plutôt qu’il ne corrige, la périphérisation[4] du monde arabe.
À cette volonté de rupture avec le monde arabe répond toutefois un mouvement inverse, en apparence contradictoire mais en réalité complémentaire : une appropriation sélective du passé, opérée sur un mode biologisant. Les États du Golfe, dont les trajectoires historiques se sont développées en marge des grands foyers urbains arabes, cherchent désormais à s’en proclamer les seuls héritiers légitimes par un déplacement du registre historique vers le registre racial. Le récit mobilisé repose sur une essentialisation de l’arabité : présentées comme le conservatoire d’une arabité originelle, les sociétés du Golfe seraient supposément demeurées indemnes des recompositions qui auraient altéré l’authenticité des autres Arabes. À ce titre, elles revendiquent une filiation exclusive avec les Omeyyades, les Abbassides et, plus largement, avec l’ensemble des dynasties arabes qui ont gouverné tout ou partie du monde musulman.
Dans cette perspective, il ne s’agit plus seulement d’une réappropriation symbolique du passé, ni même d’un geste d’exclusion à l’égard du reste de la société arabe, mais d’une tentative plus radicale de réécriture de l’Histoire elle-même. En déplaçant la question de la centralité du terrain historique vers celui de la filiation biologique, ce récit vise à invalider rétroactivement l’idée même de marginalité. Les États du Golfe ne se présentent plus comme des héritiers tardifs ou périphériques de la civilisation arabo-musulmane, mais comme ses uniques dépositaires légitimes, non par la participation historique, mais par l’origine génétique.
Ce glissement permet de transformer une trajectoire longtemps vécue comme une relégation en continuité ininterrompue. La péninsule Arabique n’aurait jamais été écartée du centre de l’histoire arabo-musulmane ; elle y aurait toujours appartenu, de manière souterraine mais essentielle, par le sang. Ce raisonnement abolit la distinction entre foyer d’origine et centre de production historique : ce qui a été élaboré à Damas ou Cordoue serait réputé relever, en dernière instance, d’une arabité péninsulaire demeurée intacte dans ses gènes, quand bien même elle aurait été absente des lieux de pouvoir et de savoir.
Ce récit opère ainsi comme une entreprise de réparation narcissique. Là où la marginalisation historique avait produit un sentiment durable de relégation, la biologisation de l’héritage permet de refermer la blessure en niant son existence même. Il ne s’agit plus de revendiquer un retour au centre, mais d’affirmer que l’on n’en est jamais sorti : que l’histoire du monde arabo-musulman aurait toujours été portée, à travers ceux qui l’ont façonnée, par une essence demeurée péninsulaire. La continuité est alors déplacée du politique vers le corporel, de l’expérience historique vers la lignée, du temps vers le sang.
Cette opération mémorielle est profondément ambivalente. D’un côté, les monarchies du Golfe s’emploient à se dissocier du monde arabe, qu’elles perçoivent comme un espace de déclin, de conflictualité et de désordre ; de l’autre, elles s’arrogent son passé impérial, à condition d’en exclure précisément ceux qui en furent historiquement les principaux acteurs. L’héritage est ainsi revendiqué sans la continuité, la grandeur invoquée sans la responsabilité historique, la généalogie exaltée sans l’expérience politique qui l’a produite. Ce glissement du politique vers le biologique – de l’histoire comme construction collective vers l’histoire comme attribut racial – traduit moins une confiance identitaire qu’une insécurité profonde. Faute d’avoir participé pleinement à l’élaboration de la civilisation arabo-musulmane, ces États tentent d’en capter les symboles en les vidant de leur substance, substituant à la mémoire partagée une logique d’exclusion, et à l’histoire vécue un récit d’appropriation.
Une diplomatie de banquet et de rencontres
Depuis une vingtaine d’années, les monarchies du Golfe se sont imposées comme des lieux de rencontre privilégiés pour les négociations internationales. Doha a accueilli les discussions entre la République démocratique du Congo et le Rwanda, Abou Dhabi a organisé des rounds de dialogue entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie. Ces initiatives confèrent aux États du Golfe une visibilité considérable et nourrissent l’idée, largement relayée par leurs propres appareils de communication, qu’ils seraient devenus des acteurs diplomatiques de premier plan. Pourtant, cette visibilité repose sur une fonction essentiellement logistique et cérémonielle. Cette diplomatie du banquet, aux allures de gala, consiste à offrir l’hospitalité, les infrastructures et la logistique des pourparlers, mais non la capacité de contrainte ni l’autorité nécessaire pour transformer une discussion en règlement effectif. En d’autres termes, ces États jouent le rôle de maîtres de cérémonie – indispensables à la mise en scène du dialogue, mais extérieurs à la fabrique réelle de la décision. Cette diplomatie de l’événementiel relève moins d’une stratégie d’influence que d’une souveraineté performative. Une centralité de façade, sans pouvoir d’agir ni autorité d’imposer, où l’apparence de centralité masque une marginalité structurelle.
Ce rôle de maîtres de cérémonie s’inscrit dans une continuité désormais structurelle : celle d’États réduits à offrir le décor où d’autres décident. Les monarchies du Golfe ont par défaut fait de l’hospitalité diplomatique un instrument de visibilité internationale, mais non de pouvoir réel. Les conférences, sommets et forums qu’elles abritent ne constituent pas des lieux de décision, mais des scènes de représentation où l’espace arabe sert uniquement d’écrin, car dépourvu d’acteurs autonomes. Les grandes puissances y débattent de l’ordre régional ou mondial, tandis que les États hôtes se bornent à garantir la logistique, la mise en scène et le service de tables. Leur présence au centre des photographies officielles ne consacre pas une conquête de souveraineté, mais l’illusion d’y avoir accédé. L’assurance affichée par leurs dirigeants, persuadés d’occuper le cœur du jeu diplomatique, repose sur une méprise : confondre la visibilité avec la puissance. La mise en scène de soi s’y substitue à l’exercice effectif de la souveraineté, transformant la représentation politique en apparat dépourvu d’autorité. Qu’il s’agisse de Mohammed ben Zayed, de Mohammed ben Salman ou de Tamim ben Hamad, tous incarnent, sous des formes différentes, une même illusion de centralité : celle d’un pouvoir qui se donne à voir pour mieux dissimuler sa marginalité réelle. Présents dans la salle, mais absents de la décision, ils demeurent les hôtes d’un monde dont ils croient être les partenaires.
Les monarchies du Golfe entretiennent une rhétorique de puissance, souvent relayée par des auto-désignations valorisantes et tropes médiatiques : Dubaï présentée comme le « Singapour du désert », Abou Dhabi comme la « Sparte » du monde arabe. Mais ces références masquent une réalité bien plus fragile. L’histoire récente fournit un précédent éclairant : en 1990, le Koweït, doté d’un arsenal moderne qui nourrissait chez ses dirigeants un sentiment d’invulnérabilité, fut conquis en un laps de temps très court par une armée irakienne pourtant affaiblie par huit années de guerre contre l’Iran ; ses forces armées n’eurent même pas le temps d’utiliser les équipements sophistiqués censés les protéger. Plus près de nous, le Qatar a reproduit cette illusion de sécurité. Fort de ses bases américaines, de ses ressources financières et de son activisme international, il a pu considérer ces dispositifs comme dissuasifs. Pourtant, à plusieurs reprises depuis 2025, ces dispositifs militaires n’ont pas empêché que son territoire – ni celui des autres monarchies du Golfe – devienne le théâtre d’affrontements extérieurs : l’Iran y a visé des bases américaines ainsi que des infrastructures énergétiques stratégiques, tandis qu’Israël y a frappé des cadres du Hamas. Ces épisodes rappellent que les monarchies du Golfe ne sont pas des puissances en soi, mais des arènes où d’autres acteurs projettent leurs rivalités.
Cette illusion de puissance est renforcée par une dépendance structurelle : recours à des policiers naturalisés par Bahreïn, à des contingents étrangers sous contrat par les Émirats arabes unis, et par une démographie déséquilibrée où les ressortissants nationaux représentent une minorité numérique[5]. À cela s’ajoute une faible profondeur sociétale autonome. L’hypertrophie symbolique de ces auto-désignations et l’oubli du précédent koweïtien occultent une réalité simple : la sécurité de ces États demeure tributaire d’acteurs étrangers qui ne garantissent pas leur protection, exposant leurs régimes comme leurs sociétés à un danger existentiel, trop souvent dissimulé sous le mythe d’une puissance illusoire.
Un évergétisme d’apparat[6]
La faiblesse structurelle des monarchies du Golfe ne tient pas seulement à leur dépendance économique et sécuritaire, mais aussi à leur incapacité à produire un horizon intellectuel ou politique mobilisateur. Elles ne génèrent ni idées structurantes et peinent à formuler un projet collectif susceptible d’assurer une adhésion durable. Là où la tradition française du faire nation ou la conception allemande du Volk ont forgé des communautés politiques autour d’un récit partagé, les régimes du Golfe privilégient des façades institutionnelles et des dispositifs consuméristes (nation branding, méga-événements, soft power sportif). Ils se trouvent dès lors dans une situation paradoxale : ni des États pleinement institutionnalisés, ni nations intégrées.
La question du personnel politique apparaît ici centrale. Dans les monarchies du Golfe, les décisions stratégiques se caractérisent moins par une vision de long terme que par une combinaison d’aveuglement et de dépendance. La croyance, toujours réaffirmée, dans l’éternité de la protection américaine – à laquelle s’ajoute une autre croyance, tout aussi structurante, selon laquelle la croissance, la diversification et les grands projets suffiraient à résoudre les fractures politiques et sociales – illustre cette incapacité à réévaluer une alliance dont l’érosion est pourtant manifeste depuis plusieurs années. Cette persistance à invoquer la solidité de l’alliance avec les États-Unis et la foi absolue dans l’économie relèvent moins d’une stratégie que d’une inertie de pensée, révélatrice d’une indigence intellectuelle du personnel politique, marqué par sa faiblesse analytique et son absence de capacité d’anticipation.
Le cas du projet NEOM fournit un exemple emblématique de cette dérive. Conçu comme vitrine de la Vision 2030 saoudienne, fondée sur la transformation économique, la réforme de la gouvernance et la mutation sociétale, le projet a englouti des sommes astronomiques – pour un montant total qui, selon une estimation interne, avoisinerait les 8,8 trillions de dollars – pour des résultats dérisoires. La logique qui l’a guidé relève moins d’une planification nationale que d’une ambition personnelle : celle d’un prince, à l’instar d’un Commode, désireux de marquer son règne d’un geste spectaculaire plutôt que de répondre aux besoins réels du pays. La planification « d’en haut », déconnectée des contraintes locales et des capacités institutionnelles, illustre la distance entre l’annonce et la réalisation. Ce sont, pour l’essentiel, des chantiers de mirage : beaucoup de communication, peu de tangibilité.
À cela s’ajoute la faiblesse des institutions administratives et techniques, incapables de porter un tel projet sans recourir massivement à l’expertise et à la main-d’œuvre étrangères. Le régime sous-estime les coûts humains, sociaux et technologiques, et ne parvient pas à transformer ses ambitions en structures durables. Le caractère médiatique de NEOM renforce cet aspect : le projet fonctionne avant tout comme une opération de communication, davantage destiné à afficher une image de modernité qu’à consolider un État encore fragile. Le remplacement de dirigeants, les témoignages d’employés sur les conditions de travail, la violente campagne d’évictions menée contre les habitants – jusqu’à l’usage de la force létale contre tout individu refusant de quitter ses terres –, et la répression tout azimut qui s’est abattue sur les opposants du projet, révèlent, au-delà du fiasco économique, un problème structurel : l’absence de mécanismes de responsabilisation et de rétroaction.
Le projet NEOM – désormais relégué au profit d’une start-up dédiée à l’intelligence artificielle, dans un passage du mirage matériel au monde virtuel – illustre aussi une cécité géostratégique. Situé à proximité immédiate d’Israël, il matérialise une contradiction structurelle du régime : vouloir bâtir la vitrine du futur saoudien à proximité immédiate d’un agent déstabilisateur qui frappe sans préavis et sans entrave. Terrorisé par la menace iranienne, le pouvoir saoudien a choisi d’implanter ses grands projets dans la zone occidentale du royaume, jugée plus sûre. Ce calcul ignore cependant la réalité du rapport de force : l’épisode qatari de 2025 a démontré qu’Israël frappe où il le souhaite, y compris dans des États qui ne lui sont pas hostiles, et que Washington n’intervient que pour entériner l’ordre des faits accomplis. En d’autres termes, la vision saoudienne se fonde sur une illusion stratégique : la croyance qu’une normalisation avec Israël prémunit de ses attaques. L’espace choisi pour symboliser la modernité saoudienne pourrait, dans un scénario de tension régionale, devenir le théâtre de sa vulnérabilité la plus spectaculaire.
Ce gigantisme et cette exubérance architecturale ne relève pas seulement d’une stratégie de visibilité internationale ; elle procède aussi d’une conscience durable de marginalité à l’égard du reste du monde arabe. Face à des sociétés anciennes, dotées d’une épaisseur historique, urbaine et culturelle forgée sur plusieurs siècles, les monarchies du Golfe se heurtent à la réalité d’un vide originel : celui de territoires longtemps périphériques, marqués par une faible participation à la construction de la civilisation arabo-musulmane. Le gigantisme devient alors un langage compensatoire. Il ne s’agit pas seulement de combler un déficit culturel, mais de répondre à une conscience aiguë de la marginalité.
Cette logique éclaire le choix assumé de modèles urbains exogènes. Riyad, Abou Dhabi ou Doha ne cherchent pas à produire des villes arabes contemporaines prolongeant les formes historiques de villes comme Alep ou Tunis ; elles reproduisent des silhouettes américaines, empruntées à New York ou Chicago, comme si la modernité ne pouvait être atteinte qu’au prix d’une rupture symbolique avec l’héritage arabe. Cette orientation ne traduit pas seulement une fascination pour le monde anglo-saxon, mais une volonté de distinction : se moderniser, ici, revient à s’extraire de l’histoire arabe à laquelle ces espaces n’ont que marginalement contribué. La revanche sur l’Histoire prend ainsi la forme d’un effacement : effacer le passé commun pour se constituer une généalogie alternative, importée.
Ces politiques d’aménagement du territoire dans le Golfe illustrent la dérive de pouvoirs qui confondent construction et puissance. Là où d’autres États, confrontés à des défis géostratégiques similaires, convertissent l’espace en instrument de défense ou de projection, les monarchies rentières l’ont transformé en vitrine.
Les îles artificielles de Dubaï, emblèmes d’une souveraineté performative, traduisent cette logique : faire émerger du néant des archipels de loisirs, destinés à accueillir des célébrités ou des investisseurs, plutôt qu’à renforcer la maîtrise d’un espace maritime disputé. La géographie devient décor ; le territoire, un produit.
Cette démarche contraste radicalement avec celle du Vietnam, qui s’oppose depuis plusieurs décennies à la Chine sur la question des archipels des Spratleys et des Paracels. Là où les Émirats arabes unis ont choisi la démesure hôtelière, Hanoï a opté pour la militarisation rationnelle : dragage de récifs, poldérisation accélérée, construction d’aérodromes et de ports, gagnant plus de 3 320 acres sur la mer (13,4 km2). Les récifs naguère submergés sont devenus des avant-postes fortifiés, insérés dans une stratégie de dissuasion à long terme.
Cette comparaison n’est pas anodine. Elle oppose deux rapports au monde : d’un côté, un État de rente, qui produit des signes pour masquer son impuissance ; de l’autre, un État de résistance, qui fabrique de la puissance à partir de la contrainte.
Dans le Golfe, les îles artificielles témoignent d’une vision publicitaire du politique : chaque projet – Palm Jumeirah à Dubaï, Banana Island à Doha – fonctionne comme une extension du soft power, un dispositif de séduction destiné à matérialiser la promesse de stabilité et de prospérité. Au Vietnam, la logique est inverse : les polders sont conçus non pour être vus, mais pour être tenus ; non pour symboliser la richesse, mais pour garantir la survie.
Le contraste révèle une cécité plus profonde. Les Émirats arabes unis contestent à l’Iran la souveraineté de quelques îles stratégiques du Golfe (Abu Musa et les Tumbs), mais investissent leurs ressources dans des archipels touristiques sans valeur stratégique. Leur territorialisation esthétique – plages, resorts, centres commerciaux – masque leur désarmement géopolitique. Là où le Vietnam fortifie, ils scénarisent ; là où il sécurise, ils décorent. La mer, pour Hanoï, est un champ de manœuvre ; pour Abu Dhabi, un décor d’influence.
Cette divergence traduit une différence structurelle dans la nature des régimes. Le Vietnam, héritier d’une culture politique de guerre et d’une bureaucratie d’État centralisée, continue de penser la souveraineté comme une fonction de la défense et du temps long. Les monarchies du Golfe, fruits d’une rente ininterrompue et d’un pacte de dépendance stratégique, conçoivent la souveraineté comme une fonction de la représentation. L’un construit pour dissuader ; les autres construisent pour produire de la visibilité.
Au final, ces cas mettent en lumière une constante : un personnel politique qui investit dans l’image et le spectacle plutôt que dans la construction patiente d’institutions solides, révélant un mode de gouvernement davantage tourné vers l’esbroufe que vers la consolidation réelle de l’État.
Adnane Maaraf
[1] Le concept de peuple paria, élaboré par Max Weber et réinvesti par Hannah Arendt, désigne un groupe dépourvu d’autonomie politique, vivant dans un environnement dont il dépend structurellement et dont il demeure symboliquement séparé. À ce titre, la condition des États du Golfe, insérés dans un ordre international dont ils ne maîtrisent ni les normes ni les instruments, mais dont ils tirent prestige et sécurité, peut être lue comme une transposition contemporaine de cette figure du paria intégré.
Voir Michael Löwy, « Le concept de “paria conscient” chez Hannah Arendt, et le cas des intellectuels juifs d’Europe centrale », Loxias, n°24, 2009.
[2] Sur le basculement du centre de gravité politique hors de l’Arabie, voir Hichem Djaït, La Grande Discorde. Religion et politique dans l’islam des origines, Paris, Gallimard, 1989 ; rééd. « Folio Histoire », 2008.
[3] Al-Dailami, A. « “Purity and Confusion”: The Hawala between Persians and Arabs in the Contemporary Gulf », In: The Persian Gulf in Modern Times, Palgrave Macmillan, 2014, New York.
[4] Par « périphérisation du monde arabe », on désigne le processus par lequel cet espace, historiquement porteur d’une prétention à la centralité – religieuse, culturelle ou géographique –, s’est progressivement constitué en zone d’affrontement et de projection pour des puissances extérieures, sans conserver en lui-même de véritable capacité d’impulsion. Sa centralité est désormais dérivée, non productive : le monde arabe n’est plus un acteur de l’ordre international, mais l’un de ses théâtres.
La fragmentation politique (Libye, Yémen, Syrie, Soudan), la multiplication des présences militaires étrangères (bases américaines, russes, turques), la dépendance budgétaire de plusieurs régimes à des protecteurs extérieurs, et la délégation croissante des fonctions régaliennes à des puissances tierces en constituent les manifestations les plus visibles.
Cette périphérisation ne relève pas uniquement du politique : elle s’étend à la sphère du savoir et de la production intellectuelle. Aucun établissement universitaire arabe ne figure parmi les premières positions du classement de Shanghai ; les systèmes éducatifs, produisent peu d’innovation scientifique ou conceptuelle. Enfin, sur le plan social, le recours récurrent au complotisme et la persistance d’une vision enchantée du monde traduisent une difficulté à penser le politique hors des catégories du soupçon ou de la fatalité.
Autrement dit, le monde arabe occupe une place centrale par procuration : il est le point de rencontre des stratégies de domination des autres, mais n’est plus le centre d’aucune dynamique propre.
[5] Gulf Labor, Migration, and Population (GLMP) Programme, « GCC: Total population and percentage of nationals and non-nationals in GCC Countries (national statistics, mid-2022) », Gulf Research Center, 2024.
[6] Sur le concept d’évergétisme et sa dimension politique, voir Paul Veyne, Le Pain et le Cirque. Sociologie historique d’un pluralisme politique, Paris, Seuil, 1976.