III. Des nations pour qui ?

Dans l’imaginaire contemporain, les monarchies du Golfe incarnent la réussite : États riches, stables, capables de projeter une image de modernité et d’attractivité à l’échelle mondiale. Cette prospérité spectaculaire a contribué à accréditer l’idée d’une souveraineté solide et d’une cohésion nationale acquise. Pourtant, derrière les façades de verre, les mégaprojets et les récits de transformation, se dessine une réalité plus fragile : celle de régimes dont les institutions reposent sur des sociétés affaiblies, des relais idéologiques démantelés et une dépendance croissante à des acteurs extérieurs. À travers l’étude de l’érosion des structures tribales, du déclin des ressources doctrinales et de l’appauvrissement du champ intellectuel, ce texte propose une lecture du Golfe non comme l’aboutissement d’une construction nationale réussie, mais comme l’expression paradoxale d’États dont la richesse dissimule la fragilité, et dont l’abondance même contribue au désarmement social, politique et symbolique.

Sociétés introuvables…

Un autre élément de fragilité réside dans la faiblesse structurelle d’une société autonome[1] susceptible de prendre le relais en cas d’effondrement étatique. Dans plusieurs régions du monde, notamment en Amérique latine, l’affaiblissement durable de l’État n’a pas signifié la disparition des sociétés. En Colombie, par exemple, un tissu social, culturel et intellectuel autonome a continué d’exister, porté par des dynamiques communautaires, des organisations civiles et parfois même par des acteurs paramilitaires, malgré l’affaiblissement durable de l’autorité centrale dans de vastes zones brunes[2]. Ces sociétés indépendantes de l’appareil institutionnel, ont pu maintenir une continuité historique et une identité collective.

La situation apparaît sensiblement différente dans le Golfe. Ces États sont dépourvus de sociétés civiles robustes et, dans le cas saoudien, le tissu tribal et religieux qui servait autrefois de socle social a été délibérément affaibli, voire défait. L’État se retrouve ainsi faiblement adossé à des relais sociétaux résilients : sans institutions solides et sans société capable de prendre le relais en cas de crise. Ce contraste suggère qu’un effondrement éventuel de régime ne déboucherait pas, comme ailleurs, sur une recomposition sociale ou politique, mais risquerait d’entraîner une véritable vacance de toute vie collective organisée.

À cette érosion des relais sociaux et doctrinaux s’ajoute un appauvrissement du champ intellectuel. La scène publique du Golfe, saturée par les réseaux sociaux et les médias d’État, tend à promouvoir des figures de notoriété plus que de pensée. Le prestige intellectuel se mesure à la visibilité, non à la rigueur. Ce glissement traduit une transformation profonde : l’intellectuel n’y joue plus un rôle critique, mais chargé d’accompagner ou de commenter l’actualité plutôt que de la questionner.

Le cas du professeur – et ancien député – koweïtien Abdallah al-Nafisi, érigé en référence par des publics idéologiquement antagonistes, illustre cette dérive. Présenté comme une conscience politique régionale, il doit sa renommée à une rhétorique mêlant provocation et conspirationnisme. Ainsi, au cours d’une intervention largement diffusée, il remit en cause la mort d’Oussama Ben Laden, suggérant que le chef d’al-Qaïda aurait été capturé vivant puis maintenu en détention par les États-Unis. Cette hypothèse, formulée sur le mode de la confidence géopolitique davantage que de la démonstration, reposait essentiellement sur l’idée que le caractère clandestin de l’opération et l’absence d’images publiques constituaient en eux-mêmes des motifs de suspicion. Loin de demeurer une spéculation marginale, elle contribua pourtant à renforcer son statut d’analyste incontournable auprès d’un public en quête d’explications globales. Que de telles figures puissent être perçues comme des autorités intellectuelles signale moins un excès de crédulité qu’une indigence du champ culturel : là où les institutions savantes sont faibles, la parole la plus retentissante se confond avec la pensée la plus haute.

Ce phénomène témoigne d’une fragilité culturelle qui prolonge la fragilité politique : une société qui célèbre la notoriété à défaut de la connaissance reproduit la vacuité qu’elle subit. Le désarmement intellectuel rejoint ainsi le désarmement idéologique et social, consacrant une dépendance qui ne se limite pas aux armes ou à la sécurité, mais s’étend à la capacité de penser le monde.

L’Arabie saoudite offre là encore un exemple particulièrement éclairant de ce que l’on peut qualifier d’État défaillant au sens de capacité de mobilisation et de profondeur sociale de la souveraineté.

Historiquement, la société tribale constituait une force autonome et autosuffisante : dans des contextes de fragilité étatique, les structures lignagères représentaient une ressource militaire et sociale précieuse, capable d’assurer la protection du territoire et la cohésion du corps social. Dans la logique d’un État moderne, ces structures sont perçues comme concurrentes de la souveraineté centrale ; mais dans le cas saoudien, où la souveraineté reste largement nominale, elles constituaient en réalité une base de légitimation et de mobilisation indispensable. En cherchant à les remplacer par une identité nationale trans-tribale, articulée autour de projets culturels et événementiels (festivals, spectacles, carnavals), le pouvoir a procédé à une délégitimation du corps tribal – celui-là même qui avait porté les Saoud au pouvoir. Cette rupture du lien fondateur a privé l’État de son principal appui social. Le pouvoir saoudien s’est ainsi privé d’une société capable de le soutenir et de pallier l’absence d’institutions faibles. Sans structuration d’un sentiment national, celui-ci, sans consistance, demeure principalement limité à l’espace médiatique numérique, davantage comme une projection médiatique que comme une réalité vécue.

Le second pilier, la mouvance salafiste, a connu une trajectoire comparable. Dans les années 1970 à 1990, elle constituait l’un des instruments centraux de l’influence saoudienne, un relais idéologique structurant à la fois le rayonnement extérieur du royaume et la cohésion interne de son ordre politique. En reléguant l’essentiel de ces courants hors de la sphère publique, Mohammed ben Salman a rompu avec cette fonction organique : il a privé le régime de relais doctrinaux qui, tout en demeurant conservateurs, reconnaissaient sa légitimité et assuraient sa continuité symbolique. Cet assèchement de l’infrastructure doctrinale a contribué à rendre le salafisme inopérant comme ressource de mobilisation. Ne demeurent aujourd’hui que des tendances déclinantes à l’instar des madkhalistes, courant loyaliste qui se distingue par son légalisme strict et son allégeance au pouvoir en place. Mais ces soutiens sont peu mobilisateurs : davantage fans que partisans, ils n’assurent qu’une caution religieuse symbolique sans se compromettre dans la défense active du régime. Leur crédibilité est d’ailleurs contestée par l’ensemble des autres courants islamistes, comme par les milieux sécularistes, qui les perçoivent avant tout comme des instruments dociles du pouvoir. Dans ce contexte, l’allégeance au régime relève moins d’une adhésion idéologique que de ce que les juristes musulmans appellent le hukm al ghalaba – principe selon lequel il faut obéir au pouvoir de fait, simplement parce qu’il s’est imposé par la force. En d’autres termes, loin de renforcer son autorité, le régime a asséché ses relais sociaux et doctrinaux, au point que l’on peut dire que l’État s’est engagé dans un désarmement idéologique autant que politique.

…États impossibles

Dans la littérature scientifique, la notion de failed state[3] renvoie classiquement à des contextes extrêmes – Somalie, Afghanistan, Libéria – où l’État a perdu le contrôle de son territoire, le monopole de la violence légitime et la capacité d’assurer les fonctions régaliennes élémentaires : sécurité, justice, redistribution. Elle désigne une défaillance de souveraineté mesurable par la désagrégation de l’appareil étatique et la fragmentation du pouvoir.

Les monarchies du Golfe semblent, à première vue, appartenir à l’exact opposé de cette typologie. États riches, hypercentralisés, capables d’acquérir des armements sophistiqués et de drainer les investissements étrangers, ils sont couramment présentés comme des pôles de stabilité dans une région troublée. Pourtant, si l’on substitue à la définition institutionnelle une approche fonctionnelle de l’État – non pas comme structure, mais comme capacité d’action et d’intégration –, ces régimes incarnent une forme paradoxale d’État failli : non pas l’absence d’institutions, mais leur vacuité fonctionnelle.

Leur effondrement n’est pas visible, mais leur fragilité est systémique : des États prospères en apparence, dont la solidité institutionnelle demeure largement illusoire. Cette apparente prospérité masque une dépendance systémique et le Qatar en fournit l’illustration la plus éloquente : frappé à plusieurs reprises par l’Iran et Israël – avec lesquels il entretient pourtant des canaux diplomatiques ouverts – il n’a pu compter sur aucune protection effective de la part de son allié américain.

L’appareil militaire, quant à lui, repose sur une sous-traitance quasi intégrale : maintenance, formation, pilotage. Autrement dit, la souveraineté affichée se réduit à une façade institutionnelle ; la maîtrise de la violence légitime, critère wébérien par excellence de l’État, y est déléguée à des acteurs extérieurs.

Dans ces conditions, la souveraineté n’est plus un attribut de puissance, mais une performance : elle s’exhibe, se finance, se délègue. L’argent des hydrocarbures, loin d’assurer la stabilité, produit un effet anesthésiant : il remplace les institutions par des flux, la cohésion nationale par la distribution, la légitimité par la rente. Le mythe de l’argent roi a inversé la fonction de la richesse : de ressource stratégique, elle est devenue substitut de légitimité et instrument de dépolitisation.

Cette dépendance systémique à la rente fabrique moins de la stabilité que de la sidération. Les mégaprojets urbanistiques, les événements sportifs et les campagnes de communication internationale tiennent lieu de politique publique. L’État performe sa modernité sans jamais la produire. Il conserve les attributs extérieurs de la souveraineté tout en en ayant perdu le contenu effectif.

Ce paradoxe invite à reformuler la catégorie de failed state : il ne s’agit plus d’un État qui s’effondre faute de moyens, mais d’un État qui se vide faute de nécessité. Leur survie ne témoigne pas d’une solidité, mais d’un désarmement total – idéologique, institutionnel et social – dissimulé par l’abondance. En ce sens, les monarchies du Golfe incarnent une forme inédite d’État spectral : un État sans société, sans souveraineté et sans mémoire, suspendu dans l’illusion de sa propre permanence.

Adnane Maaraf


[1] Hazem Beblawi, « The Rentier State in the Arab World », Arab Studies Quarterly, vol. 9, no. 4, 1987, pp. 383-398.

[2] Le concept de « zones brunes » (brown areas) développé par Guillermo O’Donnell désigne les territoires où le monopole de la violence physique légitime par l’État est concurrencé.

Laura Carpentier-Goffre, « « Du père au droit, la conséquence est bonne » : une étude sociologique de la frontière public/privé au prisme des violences faites aux travailleuses domestiques en Bolivie et au Pérou », Textes et contextes, 15-2 | 2020, 15 décembre 2020.

[3] Daniel Thürer, « Failing States », Oxford Public International Law, février 2009.