Longtemps présentées comme des bastions de stabilité dont la richesse, les alliances et la centralité énergétique garantiraient la pérennité, les monarchies du Golfe ont pu donner l’image d’un espace durablement soustrait aux grandes recompositions territoriales et impériales du Machrek. Pourtant, l’érosion de leurs garanties extérieures et la montée de puissances régionales plus offensives pourraient transformer le Golfe en un nouvel espace de compétition et de conquête. À travers l’étude des ambitions iraniennes, de la projection maritime et idéologique de l’Inde, du rôle charnière d’Oman et de l’implication croissante d’autres puissances régionales, ce texte explore les formes que pourrait prendre une redistribution radicale de l’ordre régional. Il propose ainsi une lecture du Golfe non plus comme un ensemble d’États que leur richesse et leurs alliances suffiraient à protéger, mais comme un espace vulnérable susceptible d’être placé sous tutelle, pénétré ou progressivement absorbé par des puissances extérieures. À l’image du précédent de Zanzibar, cette recomposition pourrait alors dépasser la simple disparition des régimes pour menacer jusqu’à la continuité historique des sociétés arabes dans leur propre espace.
—
L’expérience syrienne constitue un précédent heuristique éclairant pour comprendre les dynamiques contemporaines de déstabilisation régionale. Au cours de l’année 2024, Israël a entrepris de réduire durablement la capacité d’action du Hezbollah au Liban et celle des milices chiites pro-iraniennes en Syrie, tout en maintenant au pouvoir un Bachar al-Assad affaibli, donc contrôlable. Pourtant, la séquence a déjoué ces anticipations : la Turquie a su exploiter l’opportunité créée par cet affaiblissement pour imposer Abu Muhammad Al-Julani, (re)devenu depuis Ahmed al-Charaa, marginalisant de facto l’influence israélienne. Ce cas illustre un mécanisme récurrent : lorsqu’un acteur convaincu de maîtriser le tempo géopolitique entreprend de fragiliser un régime pour mieux le contraindre, il peut créer, sans l’avoir anticipé, un vide stratégique dont d’autres puissances plus opportunistes s’empressent de tirer parti.
Les monarchies du Golfe, déjà affaiblies et dont l’utilité stratégique a décliné malgré la reconnaissance d’Israël et le financement de l’économie américaine, pourraient devenir la cible d’une telle dynamique. Israël dispose en effet de leviers considérables. D’une part, l’usage du logiciel d’espionnage Pegasus – développé par l’entreprise NSO, liée à l’unité 8200 du renseignement militaire israélien – a instauré une dépendance informationnelle et une exposition structurelle à un fournisseur étranger, créant un levier potentiel de pression qui place les monarchies du Golfe dans une situation de vulnérabilité stratégique. D’autre part, les bombardements israéliens et iraniens de 2025-2026, qui ont frappé le Qatar et les autres monarchies du Golfe, ont révélé l’inefficacité des systèmes de défense aérienne régionaux, dont la finalité est davantage d’acheter une protection américaine que de sanctuariser un territoire. Enfin, le soutien affiché de Washington à l’opération israélienne confirme que les États-Unis ne sont pas disposés à arbitrer en faveur de leurs alliés du Golfe contre Israël. Dès lors, rien n’empêcherait Tel-Aviv d’exercer une pression maximale sur ces États pour obtenir de nouvelles concessions, sans que ni les États-Unis, ni leurs propres institutions, ni leurs sociétés civiles ne soient en mesure de s’y opposer.
Dans ce contexte, les dirigeants israéliens pourraient être tentés, sauf veto explicite de Washington, de capitaliser sur la démonstration de faiblesse qu’ont constituée la frappe israélienne de 2025 puis les bombardements iraniens de 2026. Ayant constaté la désorganisation et l’impuissance stratégique des États du Golfe, Israël pourrait intensifier la pression pour obtenir des concessions sur des dossiers jugés vitaux – qu’il s’agisse de normalisation politique ou de coordination sécuritaire – sans crainte de riposte crédible.
Ce mécanisme éclaire l’hypothèse d’une stratégie israélienne vis-à-vis des monarchies du Golfe. En exerçant une pression croissante sur leurs régimes – par la combinaison d’instruments technologiques (surveillance intrusive), militaires (frappes ciblées) et diplomatiques (soutien américain sélectif) – Israël peut espérer obtenir des concessions accrues. Mais, à l’instar du précédent syrien, un tel affaiblissement pourrait engendrer des effets inattendus : loin de sanctuariser ses acquis, Israël risquerait de créer un espace de vulnérabilité dont d’autres acteurs tireraient parti. Le précédent syrien suggère ainsi que les dynamiques de contrainte et de déstabilisation, loin de renforcer mécaniquement la position de l’acteur initiateur, peuvent déboucher sur une redistribution des cartes au bénéfice de tiers inattendus.
Il convient toutefois de ne pas surestimer la place d’Israël dans cette dynamique. Bien qu’il puisse accélérer ou aggraver une recomposition dont il ne serait ni l’origine ni l’acteur déterminant, son intervention dans le Golfe ne constitue ni le moteur principal ni la condition nécessaire d’une déstabilisation : les autres puissances de la région poursuivent leurs propres stratégies, disposent de moyens d’action plus directement ancrés dans cet espace et peuvent, indépendamment de toute initiative israélienne, peser de manière plus décisive sur son évolution.
Dans le contexte actuel, deux acteurs apparaissent en mesure de s’imposer dans le Golfe. L’Iran, en dépit de ses difficultés internes et de la guerre qui l’oppose depuis le 28 février 2026 aux États-Unis, conserve une importante capacité d’action régionale en activant ses relais idéologiques et communautaires, dont le centre de gravité s’est, depuis la perte de la Syrie et l’affaiblissement considérable du Hezbollah au Liban, déplacé vers l’Irak, d’où partent des attaques visant les infrastructures énergétiques saoudiennes, et le Yémen, d’où les Houthis, qui contrôlent désormais le détroit de Bab Al-Mandab, lancent des attaques contre le royaume et annoncent un blocus maritime visant ses navires. L’Inde, quant à elle, dispose de leviers démographiques considérables liés à sa diaspora et pourrait, en cas de vacance stratégique, se montrer opportuniste.
Le Golfe : une satrapie moderne
Ce vide de puissance pourrait raviver les ambitions d’un Iran porté par un discours irrédentiste, revendiquant des « droits historiques » sur la région et présente la « récupération » du Golfe comme la restauration d’un ordre historique. Cette rhétorique s’appuie sur une présence significative de ressortissants iraniens établis dans les États du Golfe, sur l’utilisation de sociétés-écrans pour contourner les sanctions internationales – la suspension par les Émirats arabes unis des échanges commerciaux et financiers avec l’Iran paraît à cet égard difficilement durable tant les économies iranienne et émiratie, notamment à travers Dubaï, demeurent imbriquées –, ainsi que sur un ensemble d’institutions (écoles, hôpitaux, lieux de culte) placées sous tutelle officielle de l’État iranien[1].
Les communautés chiites locales, travaillées par l’influence religieuse et idéologique iranienne, tendent par ailleurs à se constituer en corps distinct – renforçant l’idée de nations encore fragile et inachevées. L’Iran, qui revendique un rôle de protecteur symbolique des chiites du Golfe, les appréhende comme des minorités stratégiques susceptibles d’être utilisées en cas de confrontation régionale.
Cette orientation s’exprime également dans les déclarations de figures centrales du dispositif régional iranien. Elle trouve une formulation particulièrement explicite dans une vidéo non datée, rendue publique en janvier 2020, qui montre Abu Mahdi al-Muhandis – architecte des Unités de mobilisation populaires (al-Hachd al-Chaabi) et figure clé du maillage milicien iranien en Irak – s’exprimant en persan face à ce qui semble être des journalistes liés à des médias proches des Gardiens de la révolution. Al-Muhandis relativise au cours de l’échange la centralité d’Israël dans le discours officiel pour déplacer le centre de gravité sur le Golfe, désignant l’Arabie saoudite, avec une répétition insistante, comme l’axe structurant de l’affrontement à venir. Cette insistance ne relève ni de la rhétorique ni de l’affichage, mais traduit une hiérarchie stratégique dans laquelle Riyad apparaît comme le véritable point de gravité.
Ce propos, tenu dans un contexte où l’Iran était engagé dans une guerre totale en vue de maintenir un ordre politique sous tutelle milicienne et confessionnelle en Irak et en Syrie, ne relève ni de la provocation ni de l’anecdote. Il révèle, au contraire, une hiérarchie stratégique constante : au-delà des fronts conjoncturels, le Golfe – et en particulier l’Arabie saoudite – demeure l’horizon central de la conflictualité iranienne. La désignation répétée de Riyad indique que, dans la perception des élites dirigeantes iraniennes, l’enjeu décisif ne se situe ni en Méditerranée ni même dans l’affrontement avec Israël, mais dans le contrôle du Golfe. Le Golfe, plus encore que le Levant, constitue le cœur symbolique et géopolitique du projet iranien – l’espace dont le contrôle conditionne la survie du régime autant que son rayonnement.
Mais cette ingérence ne se limite pas au champ politique ou confessionnel. L’Iran est déjà un acteur militaire dans le Golfe : il occupe depuis 1971 les îles d’Abou Moussa et les Petite et Grande Tomb, revendiquées par les Émirats arabes unis. La question de leur appartenance juridique importe ici moins que ce qu’elle révèle – à savoir la capacité de Téhéran à transformer une prétention territoriale en fait accompli, et à maintenir cette emprise sans opposition significative. Loin d’être un simple voisin idéologiquement ambitieux, l’Iran agit comme une puissance installée, dont la présence militaire confère à son discours sur le Golfe une portée concrète.
Dans un tel contexte, la réponse militaire régionale serait incertaine, l’intervention des contingents étrangers stationnés dans les monarchies du Golfe, soumise à des considérations politiques complexes, demeurerait improbable dans une situation de désagrégation rapide. Quant aux armées locales, largement dépendantes de l’expertise étrangère pour la maintenance et l’usage opérationnel de leurs équipements, elles se révéleraient incapables de mobiliser de manière autonome leurs moyens de défense.
L’Arabie saoudite, seule puissance disposant d’une force conventionnelle significative, ne serait pas davantage en mesure d’assurer un rôle de protection régionale : ses ressources militaires pourraient être absorbées par la nécessité de contenir deux fronts simultanés, activés par l’Iran, au nord par les milices du Hachd al-Chaabi en Irak ; au sud les Houthis au Yémen –deux adversaires qui lui infligent d’ores et déjà des revers militaires et stratégiques, en dépit de sa supériorité matérielle.
Dans une telle configuration, le système de sécurité du Golfe apparaît comme un édifice sans ossature propre : la dissuasion repose sur des acteurs extérieurs dont l’engagement obéit à des logiques qui leur sont étrangères, tandis que les armées nationales, dépendantes d’une expertise importée, se sont révélées, des années 1990 à nos jours, incapables de répondre aux défis sécuritaires auxquels elles étaient confrontées.
L’hypothèse d’une offensive iranienne – conjuguant frappes conventionnelles menées par les Gardiens de la révolution sur des cibles militaires et énergétiques et avancée convergente de ses relais irakiens et yéménites – contre les monarchies du Golfe, longtemps jugée improbable, apparaît désormais plus vraisemblable qu’à tout autre moment récent. Téhéran, après la perte de sa profondeur stratégique syrienne et l’érosion de ses relais au Liban, pourrait être tenté de réinvestir son voisinage méridional. La logique serait à la fois économique, idéologique et existentielle.
Économique, car l’Iran, qui demeure soumis à une pression structurelle sur ses ressources énergétiques, s’emploie à retourner contre ses adversaires la dépendance mondiale aux hydrocarbures du Golfe. En frappant les infrastructures énergétiques et portuaires des monarchies tout en bloquant les flux transitant par Ormuz et Bab al-Mandab, Téhéran fait de la perturbation des approvisionnements un levier pour obtenir un desserrement des sanctions. Plus radicalement, l’affaiblissement durable – voire la mise sous tutelle à la faveur d’un affaissement politique et militaire – de ses voisins pourrait lui permettre de sortir du conflit comme le seul grand État de la rive du Golfe encore capable de fonctionner : traiter avec l’Iran ne relèverait alors plus d’un choix diplomatique, mais d’une nécessité imposée par le nouveau rapport de forces régional.
Idéologique, car il reste, dans sa matrice doctrinale, un régime révolutionnaire chiite se concevant comme le protecteur d’une internationale confessionnelle et comme le dépositaire d’une mission d’exportation de la révolution, visant à substituer à l’ordre arabo-musulman sa propre conception de l’autorité religieuse et du pouvoir politique. Existentielle enfin, car sa légitimité interne repose sur la capacité à projeter sa puissance au-delà de ses frontières : un Iran immobile est un Iran en déclin. Dans cette perspective, le Golfe représente moins une cible de conquête qu’un espace de projection nécessaire à la survie d’un régime dont la stabilité dépend de son expansion.
Une autre hypothèse, moins spectaculaire mais plus cohérente avec la pratique diplomatique régionale, serait celle d’un compromis entre Washington et Téhéran. L’Iran, qui exerce sur les monarchies du Golfe une double pression, militaire – en ciblant des infrastructures militaires et énergétiques – et économique – en verrouillant Ormuz et en interdisant aux navires saoudiens l’accès à Bab al-Mandab, instaurant de fait un double blocus –, pourrait accentuer encore cette contrainte en engageant plus directement ses relais irakiens et, surtout, yéménites contre l’Arabie saoudite. Une percée houthie en territoire saoudien, conjuguée à des attaques venues d’Irak ainsi qu’à l’activation, par Téhéran, de ses relais idéologiques et communautaires au sein même des monarchies du Golfe, pourrait suffire à placer Riyad et, par extension, les autres monarchies du Golfe dans une situation de sujétion telle que leur souveraineté – pour une large part réduite à sa seule forme –, ne se subsisterait plus que comme apparence juridique, les plaçant de facto sous une nouvelle tutelle, désormais partagée entre Washington et Téhéran. Une fois les monarchies du Golfe satellisées, Téhéran serait en mesure d’imposer la reconnaissance de ce nouvel équilibre géopolitique et de négocier avec Washington un partage fonctionnel des zones d’influence dans le Golfe.
Cette logique d’arrangement, loin d’être inédite, prolonge la coexistence ambiguë qui structure depuis deux décennies l’architecture de sécurité irakienne. L’Irak fonctionne aujourd’hui comme un État milicien sous condominium américano-iranien, où Gardiens de la révolution et forces américaines cohabitent plus qu’ils ne s’affrontent. Ce modèle hybride illustre la possibilité d’une coopération implicite entre les deux puissances autour d’intérêts convergents : la gestion d’un équilibre instable plutôt que sa rupture.
Dans cette perspective, l’épisode du retrait temporaire des Houthis de la liste américaine des organisations terroristes étrangères prend valeur de signal : il traduit la reconnaissance implicite d’un acteur affilié à l’orbite iranienne comme interlocuteur légitime. Cette évolution a pris une portée plus concrète en 2025, lorsque l’administration Trump a conclu avec le relais yéménite de Téhéran un cessez-le-feu limité aux seuls intérêts américains. Le refus plus récent de Washington d’intervenir contre le mouvement, malgré sa prise de contrôle du détroit de Bab al-Mandab et l’annonce d’un blocus visant son « allié » saoudien, confirme cette logique : les États-Unis apparaissent disposés à s’accommoder de la domination houthie – et, à travers elle, de l’Iran – sur un détroit par lequel transite 12 % du commerce maritime mondial, dès lors que leurs propres intérêts stratégiques en mer Rouge demeurent préservés. Une telle séquence ne suggère plus seulement la possibilité d’arrangements ponctuels : elle rend concevable un deal plus large dans lequel Washington accepterait de négocier avec Téhéran un partage fonctionnel des zones d’influence dans le Golfe, dès lors que ses intérêts essentiels demeureraient garantis.
Dans ce contexte, Téhéran pourrait se voir concéder, dans le cadre d’un nouvel équilibre, une marge d’expansion dans le Golfe – espace vital à la fois économique, idéologique et symbolique. L’accord serait, pour les États-Unis, une manière de stabiliser la région à moindre coût ; pour l’Iran, un moyen de reconfigurer son influence sans confrontation directe.
Dans un tel scénario, la disparition des États du Golfe ne résulterait pas d’une guerre ouverte, mais d’un processus d’intégration différée : une absorption politique et stratégique progressive, couverte du langage de la stabilité.
Sectarisme et séparatisme : ou le projet des Al Saïd de détacher Oman du monde arabe
Le rôle d’Oman complète ce tableau. Ce pays, qui partage – nominalement – avec l’Iran le contrôle du détroit d’Ormuz, entretient avec Téhéran des liens étroits quelle que soit la nature du régime iranien. Le souvenir du soutien du shah d’Iran au sultan Qabous lors de la guerre du Dhofar, tout comme le choix de Mascate par la République islamique comme médiateur avec Washington, témoignent de la permanence de cette relation.
À cette proximité structurelle s’ajoute une mémoire territoriale diffuse : la frontière entre Oman et les Émirats arabes unis reste traversée de zones à appartenance tribale et confessionnelle imbriquée, héritées d’un temps où la souveraineté s’exerçait par réseaux d’allégeance plus que par démarcation étatique. Sans revendiquer explicitement des territoires, Mascate conserve, dans certains segments de son imaginaire historique, l’idée d’une continuité entre les marges nord du sultanat et l’espace émirati[2].
Dans l’hypothèse d’un effondrement de l’ordre régional, Oman pourrait ainsi jouer un rôle singulier : non comme force d’appui militaire de l’Iran, mais comme acteur d’accompagnement, s’emparant d’une portion d’espace sous couvert de restauration historique. Un tel scénario s’inscrirait non dans une logique d’expansion, mais de légitimation symbolique – celle d’un pouvoir périphérique trouvant, dans la recomposition régionale, une occasion de réinscrire son autorité dans une continuité narrative nationale.
Les spécificités ethniques et religieuses d’Oman – héritage partiellement lié au sous-continent indien et inscription doctrinale dans l’ibadisme – le placent, de fait, à la marge du système arabo-musulman et nourrissent un sentiment de singularité. Ce positionnement, à la fois périphérique et revendiqué, alimente un imaginaire d’exception : Oman se perçoit moins comme un fragment du monde arabe que comme une entité historique distincte[3], à l’écart de son environnement immédiat. Cette conscience historique de marginalité, contribue à expliquer sa proximité structurelle avec l’Iran, perçu moins comme un rival que comme un interlocuteur complémentaire.
Dans l’hypothèse d’une recomposition régionale, Mascate pourrait, sans posture conquérante explicite, s’ériger en dépositaire d’une continuité historique, justifiant toute prise d’initiative territoriale ou politique par une légitimité narrative plus que par une ambition expansionniste.
La stratégie internationale de l’hindutva : déterritorialiser, mobiliser et étendre la ferveur hindoue
Un facteur rarement évoqué, mais potentiellement décisif, concerne l’Inde. Forte de plusieurs millions de résidents[4] – dont approximativement trois millions d’hindous –, la diaspora indienne dans les monarchies du Golfe constitue un ensemble démographique dont le poids dépasse, dans nombre de cas, celui des populations nationales elles-mêmes. L’Inde dépend par ailleurs fortement des importations d’hydrocarbures en provenance du Golfe, dans un contexte marqué par une rivalité stratégique croissante avec Pékin et par le durcissement du ton américain à son égard en raison de sa position jugée trop conciliante envers Moscou.
Dans le cadre de son affrontement existentiel avec le Pakistan – soutenu par la Chine –, l’Inde pourrait, en cas de déstabilisation profonde des régimes du Golfe, envisager une intervention directe dans la région. La question de la réaction des puissances environnantes se poserait alors. L’Iran, qui entretient un partenariat pragmatique avec New Delhi, ne disposerait que de capacités d’entrave limitées, insuffisantes pour empêcher militairement une telle initiative. L’Arabie saoudite, dont les difficultés militaires face aux Houthis en dépit d’un arsenal moderne ont montré les limites, ne représenterait pas un obstacle crédible. Quant aux États-Unis, ils pourraient, une fois de plus, s’abstenir de défendre leurs alliés et soutenir une avancée indienne, perçue comme un moyen efficace d’affaiblir la Chine en restreignant son accès à une région dont elle demeure fortement dépendante pour ses approvisionnements en hydrocarbures.
Un tel scénario pourrait être justifié par New Delhi au nom de la protection des minorités hindoues établies dans le Golfe. Une telle rhétorique trouverait un précédent dans la pratique contemporaine des puissances révisionnistes. Depuis 2014, la Russie invoque explicitement la défense des populations russophones d’Ukraine pour légitimer une guerre d’expansion – discours repris, sous d’autres formes, par des États qui assument désormais ouvertement des postures ethno-nationalistes et identitaires. Dans un monde où la souveraineté se redéfinit à travers la défense proclamée de minorités nationales situées au-delà des frontières reconnues, l’Inde pourrait à son tour mobiliser cet argument pour justifier une présence directe dans le Golfe.
Cette logique ne serait pas sans précédent dans l’histoire indienne elle-même. En 1971, l’intervention militaire au Pakistan oriental, prélude à la création du Bangladesh, fut justifiée en partie par la nécessité de protéger les minorités hindoues persécutées. L’idée d’une Inde protectrice des hindous hors de ses frontières n’est donc pas une invention récente, mais elle connaît aujourd’hui une reformulation idéologique cohérente avec le nationalisme hindutva[5] contemporain. Depuis 2020, la réforme du Citizenship Amendment Act facilite l’accès à la citoyenneté pour les réfugiés hindous du Pakistan, d’Afghanistan et du Bangladesh, consacrant une transformation doctrinale majeure : l’Inde ne se conçoit plus seulement comme la patrie des hindous d’Inde, mais comme le foyer national d’une hindouité désormais mondiale.
Cette redéfinition implicite des frontières symboliques de la souveraineté produit un effet inédit : une projection identitaire qui dépasse les limites territoriales reconnues. Dès lors, l’Inde, se concevant comme la mère patrie des hindous du monde et le centre politique d’une hindouité transnationale, pourrait, au nom d’une souveraineté ethno-religieuse élargie, être amenée à invoquer un devoir de protection envers des communautés hindoues supposément menacées dans le Golfe. L’argument identitaire s’inscrirait ainsi dans la continuité du nationalisme hindutva, qui tend à redéfinir la souveraineté non plus en termes de frontières, mais d’appartenance.
Pour mobiliser son opinion publique, le pouvoir indien pourrait s’appuyer sur un discours islamophobe déjà bien implanté, en réactivant certains narratifs hindutva marginaux mais existantes qui présentent la Kaaba comme un ancien sanctuaire hindou dédié à Shiva et détourné par les musulmans. Cette rhétorique – celle de l’antériorité hindoue supposée de certains sanctuaires musulmans –, déjà mobilisée en Inde pour légitimer des récits identitaires et justifier la destruction ou la reconversion de mosquées en temples, pourrait, dans un contexte de projection extérieure, être transposée au contexte du Golfe afin de fournir un vernis symbolique à une éventuelle intervention présentée comme une entreprise de restitution civilisationnelle.
Cette instrumentalisation du passé trouverait son équivalent dans la sphère géopolitique, où certains milieux intellectuels et politiques pourraient être tentés de réactiver la mémoire impériale britannique pour en faire le socle d’un récit de continuité territoriale.
L’expansionnisme idéologique du nationalisme hindou, longtemps cantonné à la périphérie du discours politique, s’affiche désormais au cœur même de l’État indien. L’inauguration, en 2023, du nouveau parlement orné d’une carte représentant une Inde englobant ses voisins a consacré, sous couvert d’évocation historique, une vision territoriale assumée : celle d’un Akhand Bharat, une Grande Inde appelée à recouvrer les limites supposées de sa civilisation originelle. Ce glissement du symbolique vers le politique, de la mémoire vers la revendication, traduit la résurgence d’un imaginaire impérial fondé sur la continuité territoriale.
Pour l’heure, cette ambition demeure circonscrite à l’environnement immédiat du sous-continent. Mais, dans un contexte où New Delhi revendique une centralité asiatique, rien n’interdirait que cette logique s’étende vers l’ouest. Les territoires du Golfe, naguère intégrés au Raj britannique, pourraient être inclus, à terme, dans ce récit de continuité historique et ouvrir un espace d’appropriation politique inattendu. En rappelant que ces territoires furent administrés depuis Bombay – partageant une même monnaie, un cadre juridique commun et une représentation diplomatique unifiée [6] –, les idéologues du RSS pourraient transformer ce souvenir impérial en légitimation rétroactive de la projection indienne dans le Golfe, reconstituant ainsi une géographie d’influence présentée comme naturelle.
La relecture de cette période impériale permettrait au pouvoir indien de présenter la présence indienne contemporaine – économique, démographique, voire militaire – comme un retour à un ordre ancien : le Golfe ne serait plus un espace étranger, mais une province perdue de l’Inde historique. L’histoire deviendrait ainsi instrument d’extension symbolique, conférant à l’expansion contemporaine une profondeur temporelle et une légitimité politique.
Ainsi, l’idéologie d’Akhand Bharat, de mythe territorial, deviendrait principe d’action : la mémoire impériale se transformerait en projet stratégique, convertissant la nostalgie en programme d’expansion.
Externaliser et internationaliser le vigilantisme[7] hindou
Cette projection ne relève d’ailleurs plus seulement du domaine des représentations. Elle s’inscrit dans une stratégie maritime pensée et mise en œuvre, que consacre la doctrine de l’Indian Maritime Security Strategy (2015) et l’orientation dite du « regard vers l’Ouest »[8]. Dans le cadre de la « course aux bases » engagée avec Pékin dans l’océan Indien, New Delhi a progressivement étendu son empreinte militaire jusqu’aux abords du Golfe. Ce déploiement s’inscrit dans la continuité de la vision Indopacifique formulée par Narendra Modi à Maurice (2015) puis au Shangri-La Dialogue (2018), qui consacrent la vocation de l’Inde à se poser en garant de la sécurité maritime régionale dans un espace conçu comme un axe de projection stratégique reliant la mer d’Andaman à la mer d’Arabie.[9]
À mesure que la Chine consolide ses positions, l’Inde a mis en place une stratégie de projection discrète mais systématique dans le sud de l’océan Indien et sur la façade orientale de l’Afrique. Elle a multiplié les accords bilatéraux, renforcé sa présence à Maurice et participé à des exercices navals conjoints avec les marines du Mozambique et de la Tanzanie. En parallèle, elle a développé un réseau de surveillance maritime – radars à Maurice, poste d’écoute à Madagascar – et consolidé son rôle de fournisseur de sécurité régionale auprès de ses partenaires africains.
C’est dans ce contexte d’expansion maritime maîtrisée – mais contrariée en 2024 par le revers essuyé aux Maldives qui, préférant « l’assistance militaire » de la Chine, ont imposé à l’Inde le retrait de son contingent stationné sur leur territoire – que New Delhi a signé (2018) un accord lui accordant des droits d’amarrage militaires au port omanais de Duqm, sur la mer d’Arabie. Ce partenariat, qui dépasse la simple coopération logistique, offre à la marine indienne une profondeur stratégique inédite à l’ouest de son espace d’influence traditionnel. En s’installant à Oman – État historiquement lié au sous-continent indien et situé à la jonction des détroits d’Ormuz et de Bab al-Mandab – New Delhi ne se contente pas de sécuriser ses voies d’approvisionnement. Ce redéploiement naval donne corps à une ambition géopolitique longtemps latente : celle d’une Inde qui se conçoit comme une puissance océane, gardienne autoproclamée de la sécurité de l’océan Indien, et dont la présence à Oman marque non une fin en soi, mais le seuil géographique d’une projection envisageable vers le Golfe.
Dans un tel cadre, la présence militaire indienne à Oman prend une signification stratégique particulière. Elle ne constitue plus seulement un élément de coopération logistique, mais un dispositif susceptible d’être activé dans un contexte de crise régionale. Le port de Duqm, point d’appui avancé à la jonction de la mer d’Arabie et du détroit d’Ormuz, offrirait à New Delhi une base de projection idéale et une capacité d’action avancée en cas de crise régionale. Ce déploiement, qui s’inscrit dans la doctrine net security provider, confère à l’Inde un rôle de garant autoproclamé de la sécurité maritime de l’océan Indien, tout en se réservant la possibilité d’intervenir au-delà de ses frontières au nom de la protection de ses intérêts vitaux. Dans l’éventualité d’une déstabilisation du Golfe, cette doctrine pourrait être interprétée de manière extensive, légitimant une ingérence militaire présentée comme une mission de sécurisation des approvisionnements énergétiques.
Or, cette logique n’en est déjà plus au stade de la projection : elle s’est traduite, dès la fin de l’année 2023, par le déploiement d’une flotte indienne d’envergure dans le golfe d’Aden, à la suite des attaques menées par les Houthis contre la navigation commerciale. Plus d’une douzaine de bâtiments de guerre, appuyés par des avions de reconnaissance, ont été déployés par New Delhi – hors du cadre de la coalition menée par Washington – pour sécuriser les routes maritimes reliant la mer d’Arabie à la mer Rouge.
Sous couvert de protection de la libre circulation et de la stabilité régionale, l’Inde a ainsi inauguré, sans mandat international, le premier acte d’un interventionnisme autonome désormais assumé. Cette opération, passée inaperçue, marque un tournant doctrinal : New Delhi ne se contente plus de défendre ses lignes d’approvisionnement ; elle s’érige en puissance régulatrice de l’espace indianocéanique, capable d’imposer sa présence là où s’installe le vide stratégique.
À cette logique idéologique et territoriale pourrait s’ajouter une dimension géopolitique et sécuritaire : New Delhi pourrait alors orienter sa stratégie vers l’ouest, avec pour double finalité de rompre l’encerclement chinois et de resserrer l’étau autour du Pakistan.
Face au « collier de perles » chinois[10], perçu comme une menace stratégique, l’Inde pourrait être amenée à projeter sa puissance au-delà de la mer d’Arabie, jusqu’aux rives du Golfe. Une présence dans le Golfe lui permettrait d’interrompre la continuité maritime chinoise, de sécuriser son accès aux hydrocarbures de la région et d’en faire un levier stratégique dans sa rivalité avec Pékin.
En parallèle, son Drang nach Westen aurait pour effet de compléter l’encerclement du Pakistan, déjà fragilisé par ses relations conflictuelles avec l’Iran et l’Afghanistan, qui ont opéré des rapprochements remarqués avec l’Inde. Cette inflexion s’est matérialisée au printemps 2025 par la signature, à New Delhi, de plusieurs protocoles de coopération entre l’Iran et l’Inde – geste d’autant moins anodin qu’il intervenait en pleine guerre avec le Pakistan. En acceptant de formaliser de nouveaux partenariats économiques et douaniers dans ce contexte, Téhéran indiquait clairement de quel côté de la ligne de fracture il se situait. Quelques mois plus tard, la visite du ministre taliban des affaires étrangères à New Delhi, qui coïncidait – surprise du calendrier – avec la reprise des affrontements frontaliers entre l’Afghanistan – désormais qualifié à Islamabad de « colonie de l’Inde » – et le Pakistan, confirmait la même logique : les adversaires d’Islamabad devenaient des leviers de sa mise sous pression. L’Inde, en tissant simultanément des liens de coopération avec Téhéran et Kaboul, exploite les fractures frontalières qui traversent son voisinage pour transformer l’Iran et l’Afghanistan en contrepoids stratégiques. Privé du soutien de ses partenaires du Golfe et encerclé de toutes parts, le Pakistan se trouverait ainsi dans une position d’asphyxie stratégique.
Dans cette perspective, le rapprochement militaire du Pakistan avec l’Arabie saoudite et la Turquie prend une signification stratégique particulière : il s’agit pour Islamabad d’élargir vers l’ouest son espace stratégique, que la progression indienne tend à comprimer. En prenant pied dans le Golfe, le Pakistan chercherait ainsi à empêcher que l’Inde n’y acquière une position suffisamment forte pour compléter son encerclement. Une projection indienne durable dans le Golfe ne constituerait dès lors pas seulement un revers géopolitique : elle priverait le Pakistan de l’un de ses derniers espaces de profondeur stratégique et achèverait de refermer autour de lui un étau susceptible, à terme, de menacer les conditions mêmes de son existence.
Dans cette perspective, le Golfe apparaît comme le point de convergence des trajectoires de puissances concurrentes : un espace à la fois vital et vulnérable, où se rejoue la géographie du XXIᵉ siècle.
De la mer d’Arabie au détroit de Bab al-Mandab, une même logique se déploie : celle d’une puissance en quête d’ancrages permanents, transformant chaque point d’appui en levier d’influence.
À cet égard, Oman constitue la pierre angulaire de ce dispositif. Le sultanat d’Oman apparaît, là encore, comme un élément pivot. Dans le scénario iranien comme dans l’hypothèse indienne, Mascate occupe une position singulière : celle d’un État-pont, que la géographie a placé au croisement des mondes iranien et indien. Son identité composite – à la fois ibadite et cosmopolite – lui confère une aptitude particulière à articuler des espaces culturels, politiques et stratégiques distincts. Oman se distingue par son statut d’interface, à la fois espace d’ouverture pour les ambitions iraniennes et indiennes et tremplin opérationnel pour des puissances cherchant à s’ancrer durablement dans le Golfe.
Cette configuration confère au sultanat une fonction singulière dans la recomposition du système régional. Mascate s’impose ainsi comme un point d’équilibre entre des acteurs rivaux, offrant un cadre logistique susceptible de faciliter l’installation d’acteurs extérieurs. En maintenant des relations de confiance avec l’ensemble des protagonistes, Oman amplifie la portée stratégique des puissances qui s’y adossent, tout en consolidant son propre rôle de subordonné.
Cette posture, renforcée par la confiance que lui accordent à la fois Téhéran et New Delhi, confère à Oman un rôle d’articulation unique au sein des dynamiques du système régional. Ce double ancrage pourrait, dans un contexte de recomposition, en faire l’un des pivots invisibles de la nouvelle architecture du Golfe. Dans une perspective de recomposition du Golfe, cette position pourrait se révéler déterminante. Oman ne serait plus seulement un médiateur discret, mais un levier structurel de la compétition d’influence entre puissances régionales et internationales. En apparaissant comme un acteur secondaire, le sultanat préserve la latitude nécessaire pour demeurer au cœur des équilibres : une marge active, dont le rôle d’interface en fait un vecteur essentiel de la dynamique régionale.
Pour les États du Golfe, qui confondent centralité diplomatique et sécurité réelle, cette redéfinition silencieuse de la carte régionale constitue pour eux une menace existentielle.
La Fin : entre apocalypse et désintégration
Ainsi, dans les deux cas de figure, les monarchies du Golfe pourraient connaître un sort similaire à celui du sultanat de Zanzibar renversé en 1964. La fin du sultanat fut marquée par des massacres et par un processus de nettoyage ethnique ayant conduit à l’expulsion quasi-totale de la population arabe, qui formait le cœur politique et social de l’archipel. De manière analogue, les sociétés du Golfe pourraient se trouver confrontées à une remise en cause radicale de leur existence politique et sociale, allant jusqu’à l’effacement de leur présence historique dans la région.
La comparaison avec le précédent de Zanzibar n’est nullement fortuite et repose sur des données objectives de même nature que ceux prévalant dans les monarchies du Golfe. L’analogie ne repose pas sur une identité de contexte, mais sur une homologie des structures de pouvoir – centralité politique adossée à un équilibre démographique instable et illégitimité perçue. Dans l’archipel, une élite arabe exerçait le pouvoir politique et économique alors qu’elle constituait une minorité démographique – mais majoritaire dans le corps civique –, entourée d’une population africaine majoritaire dont une fraction croissante ne se reconnaissait plus dans un ordre perçu comme étranger. Cette configuration, perçue comme une anomalie historique par l’environnement régional, fut rapidement renversée et entraîna la disparition complète de la présence arabe.
À l’exception de l’Arabie saoudite, les monarchies du Golfe présentent des traits similaires : une élite dirigeante arabe minoritaire au sein d’une population de diverses origines, dont l’intégration nationale demeure faible et, pour certaines, adossée géographiquement aux puissances les menaçant directement, à savoir l’Iran et l’Inde.
Le parallèle avec Zanzibar met ainsi en exergue la fragilité structurelle des États du Golfe : domination d’une minorité arabe dans un environnement démographique et géopolitique qui tend à percevoir cette présence comme étrangère à son propre ordre. De la même manière que Zanzibar fut effacé au nom d’un rétablissement supposé de la légitimité historique, la posture irrédentiste de l’Iran et la projection identitaire de l’Inde suggèrent que ces monarchies pourraient, à terme, faire l’objet de contestations d’une ampleur comparable.
En définitive, le précédent de Zanzibar rappelle que les régimes reposant sur la domination d’une minorité perçue comme illégitime par leur environnement démographique et géopolitique peuvent disparaître rapidement et définitivement.
Le risque ne concerne pas seulement la disparition des États ou des élites au pouvoir, mais aussi les populations arabes locales elles-mêmes, dont l’existence pourrait être compromise en cas d’effondrement brutal des monarchies du Golfe. Que cela soit dans le cas d’une offensive iranienne ou d’une intervention indienne, le Golfe ferait l’objet d’un projet de refondation politique et socio-biologique[11] complet. Dans une région déjà marquée par le précédent irakien – où la population arabe sunnite fut réduite à sa portion la plus congrue à la suite d’une politique d’anéantissement méthodique – un tel scénario traduirait la clôture d’un cycle historique : celui de la vie arabe dans le Golfe.
Comme à Zanzibar, la fin pourrait ne pas relever d’une simple reconfiguration, mais d’un effacement – celle d’États, et d’une société arabe disparaissant de son propre espace historique.
Adnane Maaraf
[1] Amin Moghadam, « De l’Iran imaginé aux nouveaux foyers de l’Iran : pratiques et espaces transnationaux des Iraniens à Dubaï », Arabian Humanities, 2 |, 05 November 2013.
[2] Neil Partrick, Nationalism in the Gulf States, London School of Economics, 2009.
[3] Beatrice Nicolini, « Muslim Identities of the Indian Ocean: the Ibadi Al Bu Saʾid of Oman during the Eighteenth and Nineteenth Centuries », Muslim Cultures of the Indian Ocean: Diversity and Pluralism, Past and Present, 2023.
[4] Ministry of External Affairs, « Population of Overseas Indians », Government of India, consulté le 15 décembre 2025.
[5] Codification idéologique de l’hindouité érigeant l’identité hindoue en socle exclusif de la nation indienne et en principe organisateur du nationalisme contemporain.
[6] Sam Dalrymple, Shattered Lands: Five Partitions and the Making of Modern Asia, William Collins, 19 juin 2025.
[7] Christophe Jaffrelot, L’Inde de Modi : national-populisme et démocratie ethnique, Fayard, 2019.
[8] IRSEM, Accord militaire Inde-France dans l’océan Indien : vers un partenariat stratégique renforcé ?, Centre de documentation de l’École militaire, n° 49, 5 octobre 2018.
[9] Mélissa Levaillant et Sonia Le Gouriellec, L’Inde en Afrique de l’Est et au sud de l’océan Indien : une diplomatie de défense discrète mais stratégique, Fondation méditerranéenne d’études stratégiques, 16 avril 2025.
[10] Implantations portuaires et navales reliant la mer de Chine méridionale à l’océan Indien afin de sécuriser les routes commerciales et énergétiques.
[11] Christian Ingrao, La Promesse de l’Est. Espérance nazie et génocide (1939-1943), Seuil, 2016.